Martin Luther et le Traité de la Liberté du Chrétien (2ème Partie)

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Luther définit l’homme, non plus par rapport à lui-même ou par rapport à ses qualités propres, mais par sa relation vis-à-vis de Dieu ; en un mot par sa foi. Car c’est dans la foi seule que l’homme peut vivre toute la révélation de la Parole de Dieu concernant son existence. C’est ce qui va donner à son existence sa valeur et sa dignité, lui conférer une véritable identité. Ainsi l’homme est défini non pas comme un être qui parle, mais plutôt comme un être qui répond. Sa parole est une réponse à un autre qui s’adresse à lui.

Foi et liberté

Nous avons vu du point de vue anthropologique l’importance du relationnel dans la vie de l’être humain. Il peut passer à côté de lui-même et rater son humanité authentique. La justification par la foi soutient qu’être véritablement humain consiste à ne pas se laisser définir par ses actes, mais par la foi seule. Quand l’homme commence à croire, il prend conscience de son état de culpabilité dû à ses péchés, ses égarements vis-à-vis de la loi de Dieu qui le condamne. Il apprend que « Tous ont péché et son privés de la gloire de Dieu ». « Il n’y a point de juste, il n’y en a pas un qui fasse le bien. » Si l’homme le reconnaît, il saura que Christ lui est nécessaire, lui qui a souffert et ressuscité pour lui afin qu’il croie en lui, et que par cette foi il reçoit le pardon de tous ses péchés et devient un homme nouveau justifié par les mérites de Christ seul. Et aucune œuvre ou entreprises extérieures ne pourra le justifier et le sauver. La foi est ainsi définie comme l’événement d’une rencontre existentielle entre l’homme et le Christ, un accueil d’une Parole justifiante (Parole faite chair).

Luther décrit la foi comme union de l’âme au Christ. C’est une grâce incomparable dit-il : elle unit l’âme à Christ comme l’épouse est unie à l’époux. Tout ce que le Christ possède, l’âme fidèle peut s’en prévaloir et s’en glorifier comme son bien propre, et tout ce qui est à l’âme, Christ se l’arroge et le fait sien. Le chrétien se définira donc à partir des dons que lui fait le Christ, dans la foi. Il participe à sa royauté sur toutes choses, c’est cela la liberté chrétienne. La gloire de son sacerdoce est de pouvoir tout auprès de Dieu, car Dieu fait ce qu’il demande et ce qu’il souhaite. Aucune œuvre ne permet de parvenir à une telle gloire, mais la foi seule. Pour Luther c’est la marque de la liberté du chrétien à l’égard de toutes choses. Il n’a besoin d’aucune œuvre pour être juste et sauvé, la foi seule procure ces choses en abondance.
« Il est bien évident qu’aucune chose extérieure, de quelque nom qu’on nomme, ne contribue le moins du monde à procurer la justice ou la liberté chrétienne, pas plus qu’elle ne fait l’injustice ou la servitude, on s’en persuadera sans peine. Que gagne l’âme, en effet, à ce que le corps soit bien portant, libre, plein de vie, qu’il mange, qu’il boive et qu’il fasse ce que bon lui semble ? Il n’est pas jusqu’aux hommes impies qui n’aient ces choses en abondance, et ils sont esclaves de tous les vices ! ».

Le chrétien et les œuvres

Luther rappelle que l’homme est justifié intérieurement, selon l’Esprit, par la foi, et que cette foi doit croître de jour en jour. Mais dans cette vie terrestre, il doit discipliner son corps par des œuvres dans ses relations avec ses pareils.
« Il n’est plus question d’oisiveté ; il faut avoir soin d’exercer le corps par des veilles, des travaux et par des autres disciplines mesurées et de les subordonner à l’esprit pour qu’il obéisse à l’homme intérieur et à la foi et qu’il leur soit conforme ; il ne faut pas qu’il soit rebelle à cet homme intérieur et il ne doit pas l’entraver comme il arriverait s’il s’agissait à sa guise et qu’il ne fût pas soumis à contrainte ». (WA 7, 49, 60)

Luther rappelle le combat qu’a mené l’apôtre Paul dans Romains 7, ou dans 1Cor.9 :27 :
« Je traite durement mon corps et je le tiens assujetti, de peur d’être moi-même désapprouvé après avoir prêché aux autres ».
Il souligne toujours le fait qu’en s’adonnant à une telle œuvre, il ne faut jamais penser être justifié au regard de Dieu. Le chrétien n’a plus besoin d’œuvre pour accéder à la justice, mais pour échapper à l’oisiveté, il doit mettre son corps à l’œuvre, et que ces œuvres de liberté doivent être faites dans l’intention de plaire à Dieu.

Le chrétien : homme le plus libre, et serviteurs des autres

Luther reprenant une citation de l’apôtre Paul « Aucun de nous ne vit pour soi-même » (Romains 14,7), écrit que l’homme vit pour tous les hommes sur terre, et bien plus, il ne vit que pour les autres, loin de vivre pour soi. La foi est source d’amour : le chrétien ne peut pas rester oisif et ne rien faire pour son prochain. Il va reprendre les exhortations de l’apôtre Paul aux Ephésiens pour inciter les chrétiens à travailler afin de pourvoir aux besoins de ceux qui sont dans le besoin.
« … qu’il travaille, en faisant de ses mains ce qui est bien, pour avoir de quoi donner à celui qui est dans le besoin » (Ephésiens 4,28)
« Ne faites rien par esprit de parti ou par vaine gloire, mais que l’humilité vous fasse regarder les autres comme étant au-dessus de vous-mêmes. Que chacun de vous, au lieu de considérer ses propres intérêts, considère aussi ceux des autres » (Philip.2 :3-4)

Se basant sur ces affirmations bibliques, Luther veut montrer que la vie authentiquement chrétienne est une vie par nature déjà rassasiée de la plénitude et de la richesse de la foi, et qu’elle doit se déployer en faveur des autres. Le chrétien, l’homme le plus libre qui soit, se rend donc serviteur des autres, et cela gratuitement et spontanément.
A la suite de l’apôtre Paul, Luther va montrer à quelle règle doit être soumise la vie des chrétiens : bien qu’il soit libre à l’égard de toutes les œuvres, il faut néanmoins qu’il s’anéantisse dans cette liberté même, qu’il prenne la forme de serviteur, qu’il soit semblable aux hommes, dans une condition humaine ; il faut qu’il serve, qu’il porte secours et qu’en tout, il agisse à l’égard de son prochain comme il voit que Dieu a agi et qu’il agit par Christ à son égard.
Il doit faire cela gratuitement, n’ayant rien d’autre en vue que de plaire à Dieu. Pour Luther, la foi est donc source d’amour et de joie dans le Seigneur qui nous pousse à nous lancer librement au service du prochain. Ce service sans contrainte mais volontaire est l’expression même de la liberté. C’est l’amour en action conformément au nouveau commandement du Christ : Aimez-vous les uns les autres. C’est en devenant libre dans la foi, que l’on devient serviteur dans l’amour. Luther cite des exemples de personnages bibliques (Marie, Paul et même Jésus) qui n’ont pas été tenus d’être soumis aux œuvres de la loi, mais par leur foi ont montré l’exemple d’une obéissance volontaire en accomplissant des œuvres gratuites et dans la liberté. Ils n’ont pas à être justifiés par ces œuvres, mais ils les ont faites pour les autres, librement et avec joie. Dans son propos, Luther ne cesse de rappeler que par ces œuvres, le chrétien n’a pas à s’attribuer des mérites pour sa justification et son salut, car cela n’appartient qu’à la foi. Dans nos sociétés modernes, la tendance est d’exploiter les autres et de ne se soucier que de sa propre personne. On ne conçoit pas d’entreprendre une œuvre quelconque sans espérer quelque chose en retour. Le bénévolat et l’humilité sont souvent compris comme une faiblesse dans un monde où le profit et la domination sont signes de réussite. Mais pour Luther, le chrétien devenu libre dans la foi, et comblé de la plénitude et de la richesse de la foi, se doit de se déployer en faveur des autres. Et cela spontanément et gratuitement dans la joie selon l’exhortation de l’Evangile : vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.
« Pour moi, je voudrai te donner un conseil : s’il t’arrive de prier, de jeûner ou de faire une fondation d’église, garde-toi de le faire dans l’intention de te procurer quelque avantage, sur la terre ou dans l’éternité… Quand à ce que tu donnes, donnes-le librement et gratuitement, pour que tu serves, toi et ta bonté, à l’avantage et à la prospérité des autres. Car c’est ainsi que tu seras vraiment bon et chrétien. » (WA 7, 49, 69)

Conclusion

Dans ce traité, la liberté chrétienne est pour Luther, d’abord celle de l’homme intérieur ou de l’âme. Elle est indépendante des actions ou œuvres extérieures dont le corps est capable, mais uniquement de l’action de la Parole de Dieu. Et c’est par la foi seule, sans le concours des œuvres, que la Parole de Dieu justifie l’âme, la sanctifie, l’affranchit, la comble de tout bien et fait d’elle un enfant de Dieu. Le croyant vit encore dans la chair ; il y a encore en lui à travers son corps (l’homme extérieur) ce qui s’oppose à la vie nouvelle. Il doit donc discipliner et exercer son corps et le subordonner à l’esprit pour qu’il obéisse à l’homme intérieur et à la foi et qu’il leur soit conforme. Le chrétien, justifié par sa foi et par la grâce de Dieu, est affranchi de toute loi. Dans cette liberté, il n’agit que gratuitement et ne demande rien d’autre qu’à plaire à Dieu. La foi étant source d’amour, il va se donner, pour être de quelque manière un Christ pour son prochain, comme Christ s’est offert à lui, et ne ferait rien dans sa vie que ce qui lui paraîtra nécessaire, avantageux et salutaire pour son prochain. Bien qu’il soit libre, il se fait le serviteur de tous.

 

Pasteur Hary Andriambeloma

BIBLIOGRAPHIE

La 1ère partie de cet article est rapportée dans le Bulletin N°8 de l’UELFM

WA : Martin Luther, Werke (édition de Weimar)

Martin Luther, Le Traité de la Liberté Chrétienne. Œuvres 2, 50-72 , Labor et Fidès , Genève